« On parle pour tisser un lien, on écrit pour donner forme à un monde incertain, pour sortir de la brume en éclairant un coin de notre monde mental. Quand un mot parlé est une interaction réelle, un mot écrit modifie l’imaginaire ».

Boris Cyrulnik, « la nuit, j’écrirai des soleils ».

Quels mots écrire alors pour qualifier ce printemps 2020 ? Lesquels contiennent le mieux la réalité ; accueillent le rationnel et le sensible, le prouvé et l’éprouvé ? Où sont ceux capables de raconter le ici, le maintenant et l’après. Désigner est malaisé et pourtant à la racine de la pensée.

Car du Covid au covivre, nous flottons telle une feuille sur un torrent de radicalité et d’inédit. Pas l’indicible. Loin de là. De fait, sur les réseaux dits sociaux, chacun déclare, invective, interpelle, menace, relaie, annonce, ironise, partage. C’est libre et cathartique le débat après tout. Alors on jette des mots en pâture comme des bouteilles à la mer ; ou comme des lances enflammées pour chasser le virus envahisseur. Et de crier au scandale, à l’incurie, à l’impréparation…Et d’exprimer aussi, sur un mode sensible et légitime, le doute, l’angoisse ou la peur face au risque. La pire punition étant de ne pas savoir tout en étant surinformés. Ironie 2.0…

Se souvenir de l’Histoire

Je me demande souvent ce que les journalistes d’aujourd’hui auraient proposé comme sujets à 20h si les technologies de l’information avaient existé aux temps de l’Empire napoléonien, celui des Huns ou des Romains. Que serions-nous devenus si nous avions suivi jour après jour, quotidiennement à heure fixe, le macabre décompte des disparus ? Pas besoin d’aller chercher aussi loin : quels “reportages embarqués” dans les tranchées de la Grande Guerre ou dans les camps de la mort hitlériens ? Comment aurions-nous psychologiquement survécu à tant de tragédies depuis nos canapés ?

Actifs et positifs

Difficile quand l’ambiance sémantique est saturée de « crise », de « pandémie », de « catastrophe », de “fléau sanitaire”, « de guerre » …Il y a pourtant d’autres mots et d’autres voix/voies. Comme celle du Président allemand Frank-Walter Steinmeier qui évoquait le 11 avril dernier non pas une guerre mais un “test pour l’humanité“. Et il nous ouvre avec ce simple mot “test”, à la fois le sens et le cap.

Alors soyons humble et responsable avec le langage.

Prêtons attention aux mots, ne les vidons pas de leur sens à force de les brandir en toutes circonstances. Car ils constituent autant de socles indispensables pour penser et agir à bon escient.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde » disait Albert Camus. Ce Juste au plein sens, ce “radical de la nuance ». Tout comme son contemporain démontrait pourquoi le sens doit précéder l’essence. « Dans la vie, on ne fait pas ce que l’on veut mais on est responsable de ce que l’on est » disait Jean-Paul Sartre. Certes. Mais quel sens précisément voulons-nous insuffler demain ?

“Sens” et acceptions de sens

En linguistique, “sens” est un syntagme poético-pragmatique et merveilleusement polysémique.

  • Le sens/raison d’être… celui qu’il s’agit individuellement et collectivement d’identifier et d’incarner ; dans sa diversité, son altérité et sa singularité. Pour quoi, pour qui nous engageons-nous ? A quoi consacrer sa vie, son travail ou son temps ?
  • Le sens/direction… celui à côbâtir et partager. Dans le cadre d’une vision idéale, lucide et sincère. Quel cap et quelle étapes nous fixons-nous ?
  • Le sens/perception… celui à humer et ressentir pour laisser place à une communication sensible ; qui fait appel à l’émotion, à l’affect et à la mémoire. Parce que « celui qui ne sait pas d’où il vient, ignore où il va. » (Antonio Gramsci).

Ne me raconte pas d’histoires !

En somme chez Storyt’elles – puisqu’il faut bien un peu parler de soi – nous communiquons comme le Candide de Voltaire jardine. Comme si on se racontait une histoire vraie. Non pas des balivernes qui mentent ou manipulent. Plutôt des histoires qui abritent une petite magie secrète. Et qui savent transformer les peurs de l’hiver en invincible été. Comme celle qui a permis à Shéhérazade, inventeuse des sitcoms, de rester en vie, épisodes après épisodes. Des histoires qui se tricotent et se partagent au coin du feu du mot ensemble.

“A  force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel”.

Edgar Morin.