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Par quel effet papillon plus puissant et imaginatif qu’un blockbuster américain, nous sommes-nous retrouvés près de 4 milliards d’humains, à résidence assignés ? La moitié d’une grouillante et débordante humanité. Historiens, anthropologues, artistes, sociologues, scientifiques, écrivains, citoyens ou journalistes commencent à explorer cette vertigineuse question. Leurs décryptages seront précieux pour témoigner de cet inédit collectif. Mais ici et maintenant, racontons-nous une histoire, très simplement.

 Hua était une adorable chauve-souris de deux ans et demi. Joyeuse et légèrement rebelle, elle vivait avec sa famille dans la province chinoise du Hubei. Leur cocon : le cœur froid et mystérieux de montagnes embrumées ; dans les grottes d’un pays que les générations d’antan baptisèrent celui du soleil levant. 

 Un matin, alors qu’elle commençait paisiblement sa nuit, Hua s’est trouvée engloutie dans un gouffre de gravats, de fureurs et de bruits. En une fraction de seconde, elle vit ses parents broyés sous les décombres causés par d’immenses animaux d’acier articulés. Elle fuit alors du plus loin que ses ailes immenses lui permettaient d’aller.

 Au coucher du soleil, épuisée par ce vol diurne auquel la nature ne l’avait pas disposée, elle se réfugia dans une forêt étrange, baignée de reflets vifs et célestes. Aux antipodes des couleurs froides et aquarelles de son enfance.

 La rencontre

 Hua repéra un chêne à la fière canopée. A son sommet, elle y accrocha ses petites pattes musclées ; puis rechercha le sommeil, la tête à l’envers, sa position préférée. Mais impossible de trouver Morphée. Ses pensées se cognaient en tous sens. La petite orpheline se demandait comment elle allait vivre dorénavant… 

 Scrichhhhh slurp scrichh…scrichhhhh slurp scrichhh.

Un bruit fendait le silence parfait dans lequel Hua aspirait à sombrer.

Un jeune pangolin manis pentadactyla progressait lentement, aspirant en passant des colonnes de fourmis.
Jamais la petite chauve-souris n’avait vu un animal aussi déroutant. Enroulé sur lui-même, plein d’écailles, avec de grands yeux tristes et globuleux.

 Pauvre pangolin

Sa mère lui avait parlé autrefois de cette espèce en voie de disparition ; incapable de fuir et se défendre face aux braconniers. La troisième au monde la plus chassée avec les éléphants et les rhinocéros.

– Le tuent-ils pour se défendre d’un danger ? avais-je demandé.
Non ma chérie, pour le manger en ragout. Mais pas seulement. Ils lui arrachent aussi ses écailles chargées de vertus fantasmées : sanguines, aphrodisiaques, booster de lait nourricier, etc.
En somme, plus le pangolin était aimé de ces millions d’humains, plus il devenait rare.
Plus il devenait rare, plus il était précieux.
Plus, il était précieux, plus était vendu cher.
Et plus il était vendu cher, plus certains humains le traquaient.
Sa vie ou sa survie était devenue un enfer. Et sa finitude semblait programmée.
Hua savait cela quand elle le vit apparaitre comme dans un songe sacré.

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Connexions
Elle descendit donc de son arbre et se dit qu’elle dormirait plus tard.
Elle voulait connaître l’histoire de ce petit pangolin esseulé.
Comment t’appelles-tu ?
Je m’appelle Ling. Ça veut dire « carillon ». Et toi ?
Je suis Hua, comme fleur. Enfin il parait.
C’est joli Hua.
Merci. Carillon c’est aussi très mignon.

Ca sonne comme un destin. Pardon d’être brutale mais comment fais-tu pour être vivant, alors que ton espèce meurt inexorablement ?
Il y a un mois, mes parents, ont été emportés vivants dans de petites cages rouillées, portées par des hommes de noir habillés.

Oh, désolée. Visiblement, ils ne t’ont pas capturé ?
Ma mère avait entendu les bruits et avait juste eu le temps de me cacher sous les feuilles de ce chêne. Chêne aux pieds duquel je vis maintenant.
C’est horrible. Ont-ils eu le temps de te dire adieu ?
Mon père m’a simplement lancé : « Fais le bruit qu’il faudra pour qu’ils comprennent que cela suffit”. Je reverrai toujours ses yeux déterminés alors que nous savions que jamais nous nous reverrions.

 Touchée par le malheur de Ling, Hua eu envie de lui raconter le sien aussi.

Ils s’enroulèrent l’un autour de l’autre, se consolèrent et vécurent les plus belles semaines de leur vie. Ils s’aimèrent comme la nature habituellement l’interdit.

Jusqu’à ce matin de novembre 2019, où les mêmes hommes en noir revinrent.
Hua était partie chasser quelques moustiques pour se nourrir et réguler l’éco système ; quand au loin elle perçu les cris de Ling. Trop tard. Elle eu quelques secondes pour le voir s’éloigner dans une de ces affreuses cages rouillées…
Juste le temps de lire dans les yeux aquatiques du fourmilier : « Je vais leur faire comprendre ».

On va tous mûrir ! 

C’est l’histoire d’une nature qui, depuis des décennies, chuchote à tue-tête à l’oreille des hommes.

Certains l’avaient entendue, observée et travaillaient avec cœur, esprit et âme, à remettre la planète au cœur de l’enjeu partagé et de l’urgence programmée.
Visionnaires aussi courageux que raillés voire menacés ; par les ennemis de l’indispensable changement, les hédonistes jamais rassasiés, les paresseux de l’engagement, les ultra radicaux du “progrès”.
Depuis le siècle dernier, ces témoins trop en avance sur le temps de la doxa, avaient raconté la bascule inquiétante de ce millénaire naissant.
Inlassablement – lassablement » parfois –  ils prévenaient de l’inquiétant assèchement de la reine Terre et de l’océan nourricier ; alertaient de l’absurdité mortifère d’une urbanisation boostée par une démographie affolée.

Avec en toile de fond, après l’échec des grandes utopies religieuses et politiques, cet objectif illusoire : “je consomme, donc je suis”.
Sur tous les tons, des plus pacifistes aux plus radicaux, ces lanceurs d’alerte, empêcheurs de tourner en carré de plus en plus nombreux, s’efforçaient d’éclairer le réel.
De mille façons : celles des Cassandre (qui avaient prédit la guerre de Troie) ou de sages et d’experts, en communiquant des preuves scientifiques ; en mettant en évidence des manifestations sensibles ; en montrant que d’autres voies étaient possibles. Penser global, agir local.
Las.
Les puissants qui tenaient les rênes du monde, avaient autre chose à faire, à développer, à accroitre, à prouver, à maitriser, à dompter. Tandis que les « gouvernés » avaient aussi tellement “d’autres chats à fouetter” – vilaine expression n’est ce pas ? Ils se gaussaient des aspirations militantes de la jeune Greta Thunberg.
Alors la triste histoire continuait.

Et pour la première fois dans l’histoire du monde, les jeunes générations devenaient certaines d’un avenir moins heureux – voire franchement plus anxiogène – que l’envisageaient leurs aïeux.

Jusqu’à ce que Ling soit capturé.
Et si nous donnions une autre suite à l’histoire que nous écrivons ?