“Les femmes écrivent le monde de demain” est un concours d’écriture proposé durant l’été 2020, destiné à donner la parole aux femmes et à rendre visible leurs idées. Il est organisé par les Sororistas, un collectif engagé pour la juste place des femmes.

 Bousculées par la crise du coronavirus et convaincues que les femmes ont plus que jamais un rôle à jouer dans la transformation du monde, elles ont proposé à toutes les femmes francophones d’écrire un court texte de 5 pages maximum en se projetant mentalement à la fin de la décennie des années 2020. À travers un récit libre (journal, nouvelle, reportage, etc.), 580 participantes ont ainsi partagé leurs imaginaire, convictions ou analyses.

 Je n’avais pas participé à un concours d’écriture depuis 20 ans, absorbée que je suis par l’écriture de la réalité dont j’ai fait mon métier pour mon plus grand bonheur. Cela faisait longtemps ? raison de plus ! Et pourquoi se priver d’un tel plaisir, d’une telle chance et d’une telle promesse : par l’écriture, vous participez à la création d’un monde nouveau”.

 Quelques soient les résultats prévus d’ici fin novembre 2020, ce fut un plaisir immense de tremper à nouveau ma plume dans un fictif possible et un avenir désirable. Et cela en sera un autre de découvrir tous les récits qui seront partagés. Merci aux organisatrices et lectrices pour avoir provoqué ce Possible féminin  ! Histoire à suivre….

Si le récit que j’ai imaginé vous intéresse, il est ici. Bonne lecture,

Carole Galland

La Nouv.elle

8 mai 2029, 7h07

Un soleil rieur comme le dalaï-lama traverse mes persiennes. Cheveux en bataille, j’émerge goutte à goutte de l’écume scintillante d’un sommeil bref mais enchanteur…
Puis me dresse comme un ressort sur mon lit : ai-je rêvé cette folle soirée électorale d’hier ? Cet air de millénaire neuf, cette nouvelle sororelle ?
J’allume ma radio Tachycardia® ; ses vibrations protègent des ondes magnétiques qui nous étreignent depuis la 6G. La voix de ma matinale préférée, elle-même étonnée, essaime l’historique nouvelle : avec 77% de taux de participation, 68% des Français ont élu Sonia Lucia, Présidente de la République française !
Je souris à moi-même et au ciel et me mets en mouvement avec une lenteur bienfaisante. Merci la slow life d’avoir infiltré nos vies depuis la pandémie.
Covid-19. Présidente 2029. Je pense à cette décennie passée, figée en statue de sel comme la femme de Loth quand elle regarde en arrière.

Ma théière en surchauffe me ramène au présent. Je verse l’eau bouillante sur ma bergamote, ajoute une cuiller de miel et songe aux engagements éco féminins pris par Sonia Lucia pendant cette inédite campagne électorale…

Ma joie est mâtinée de craintes. Cette fois, il ne faut pas décevoir. Sinon, l’espoir se noiera et les ultras gagneront les prochaines élections. Ce n’est pas une agitation capes rouges, comme au temps où les corridas étaient encore autorisées. C’est un fait. Elle doit réussir. En tous cas progresser, imaginer, ouvrir, adoucir, soigner…

Je rêve devant les oiseaux du jardin qui célèbrent le printemps avec allant. Et si comme eux, on se donnait enfin le droit d’être joyeux, intensément ? Et si mes soeurs si longtemps assujetties, se donnaient la chance d’y croire ?

La chance est un risque à prendre.

Croire en un avenir meilleur c’est avoir effectué la moitié du chemin.

Croire, avec le féminin au pouvoir, en des perspectives plus douces, a minima moins violentes. Une ère où la construction, le sensible et la générosité l’emporteraient sur la performance, la techno-puissance et la destruction. La paix, la culture et la transmission avant le conflit, la domination et la spéculation.

Je me sens légère. Je vais flotter telle une bulle irisée dans un cocon de velours côtelé. Connectée à ces soeurs-cières qui nous ont précédées. Celles privées, enfermées, brûlées, meurtries, humiliées et violentées depuis deux millénaires. Celles qui ont vu le patriarcat déraper dans la peur violente de femmes à faire taire ou à cacher.

J’arrivais au hamac quand j’ai entendu le téléphone. C’était Florence, Directrice d’Opti-miss, magazine pour qui je pige souvent.

– Carole, toi la passeuse d’histoires, je te mets sur le prochain dossier : “Comment Sofia Lucia a pu arriver là ?” Allez, fonce, je veux pas lire le parcours de cette nana sous une autre plume que toi.

– Merci de ta confiance mais on va être 1000 sur le coup. Puis certains ont leurs entrées alors que je n’ai aucun contact privilégié. Du coup, je…

Florence m’a raccrochée au nez. J’ai donc écrit à l’attachée de presse de la nouvelle Présidente en y mettant tout mon enthousiasme. Celui dont Pasteur disait qu’il est le plus beau mot de la langue française : car issu de en theo, un dieu intérieur…

” Pour le prochain dossier d’Opti-miss, je sollicite une interview de 30 minutes avec Sonia Lucia. Une rencontre de visu pour mettre en mots son cheminement. Ni bio hagiographique, ni portrait sarcastique. Ni provoc simpliste, ni envolées stylistiques. Sans manipulation ni pathos, simplement la vraie histoire. Quelque chose qui aimerait s’approcher des portraits du Fayoum ; ceux dont les regards révélaient l’âme tout en conservant leur partie du mystère.

Dans l’attente de votre retour, je vous souhaite une excellente journée première !”

Hum, peut-être too much mais sincère ; alors j’ai appuyé sur enter. Deux heures plus tard, l’attachée de presse me proposait un rendez-vous.

Ce que femme veut.

La rencontre

Elle est pleinement là. Simple et souriante, extraordinairement présente, avec un regard qui lève tous les boucliers.
Je m’installe face à elle. Malgré des interviews par milliers, je suis intimidée.
– Merci de prendre le temps de me recevoir.
– Nous avons trente minutes je crois. Par où commençons-nous ?
– Par le début j’imagine ?
– Je suis née le 29 février 1992 à Lifou, archipel des îles Loyauté, au large de la Nouvelle-Calédonie. Mon père était un scientifique breton engagé à l’Institut marin de Nouméa pour une mission de protection de requins. Leur prédation galopante par des hommes en quête de virilité érectile menaçait l’équilibre de la mer de Corail où baigne l’éden des Loyautés. Ma mère était cheffe des Mahatu, sur l’île de Lifou. Un statut rare dans la culture kanak mais dicté par des circonstances exceptionnelles : la mort de son premier mari. Ce dernier fut assassiné en 1988 durant les événements d’Ouvéa. La tribu a alors élu ma mère à la tête de la chefferie.
Mon père a rencontré ma mère en secourant sa mer.

Elle qui d’ordinaire, n’entrait plus dans les regards masculins.

Lui qui d’ordinaire voyait chez les femmes un genre loin de son quotidien. Les deux sont tombés en amour immédiatement, comme dans un roman. Puis je suis née.

– Quelques mots sur votre enfance ?
–  Heureuse. Dense. Harmonieuse. Légère. Jusqu’à la disparation de ma mère.

– Qu’est-il arrivé à votre maman ?
– Empoisonnement. Le frère cadet d’Ataï la jalousait. Il a mis une plante toxique dans son diner. J’avais 9 ans. Je l’ai veillée toute la nuit. Elle m’a transmis ce qu’elle avait à me dire au milieu de certains délires. Le lendemain matin le souffle l’avait quitté.
Ce fut le début d’une époque sombre même si je me sentais en permanence accompagnée. Cela dit, impossible de demeurer en Nouvelle-Calédonie. J’ai proposé à mon père ce qu’il espérait secrètement : rejoindre la Bretagne pour étudier.

– Quelles études vous attiraient ?
– Sans originalité j’ai marché dans les pas de mon père. La planète, spécialement ses deux tiers d’eau salée, m’apparaissait prioritaire. Après un doctorat en biodiversité sous-marine, je suis devenue océanographe pour l’IFREMER. Mais les îles Loyauté me manquaient, comme des morceaux essentiels de mon puzzle intérieur. Je suis donc repartir revivre sur les terres de ma mère. Puis il y a eu le Covid 19.

– Ne dit-on pas la Covid ?
– Je n’ai jamais compris le brusque retournement de déterminant de ce virus. Saviez-vous que les météorologues donnaient des prénoms féminins aux tempêtes dangereuses tandis que les anticyclones étaient baptisés uniquement au masculin ?
J’étais donc en Nouvelle Calédonie au printemps 2020. J’assistais avec effarement aux macro effets de ce micro virus. Je ne savais que faire avec cette réalité quand je suis tombée le 27 août 2020 sur un article paru dans Nature. Il rendait compte de recherches menées pour expliquer la surmortalité des hommes face Covid. Parmi les hypothèses, une immunité féminine plus performante. Une histoire de cellules T plus résistantes doublées d’un capital en oestrogènes vaillant au combat.
A cette lecture, j’ai eu une révélation, un truc tombant d’en haut : si la plus forte résistance féminine était démontrée en temps de pandémie, il était temps d’agir.
Je suis rentrée en France et j’ai créé le parti de l’Après. Basique mais à l’époque le terme englobait une puissante volonté de changement. J’ai déposé le nom à l’INPI et rédigé les statuts de l’association

– Où avez-vous trouvé la foi d’agir face à la crise ?
– Pour les Kanaks, les crises sont des chances à saisir. Dans la culture chinoise, le mot “crise” est aussi constitué des idéogrammes Wei (danger) et Ji (opportunité). Quant au mot français, il vient du grec krisis, qui signifie décision. Face au « danger », j’ai perçu « l’opportunité » de prendre la bonne « décision ». Bel exemple d’assimilation non ?

– Comment le Parti de l’Après a-t-il évolué dès l’automne 2021 ?
– Il a été rejoint par des femmes et des hommes de toutes conditions, genres, âges et horizons. Eux que les journalistes disaient dépolitisés, voulaient corps et âme, faire avancer la politique dans ce qu’elle a de plus noble, « la vie de la cité ».
Nous avons aussi reçu d’importants soutiens financiers. Les mécènes se ruaient sur cette promesse de monde d’après. Nous les avons sélectionnés pour ne pas vendre notre âme à ceux qui s’achetaient sur le tard une conscience défiscalisée.
Nous avons posé collectivement les lignes du notre programme, déployé peu à peu localement : cogestion, ressourcerie, permaculture, système de troc, etc.
Le modèle baptisé « cité sage » a fait des petits partout en France, démontrant l’évidence : les petits jardins construisent une forêt d’espoir.
La suite vous la connaissez. Les militants m’ont incitée à me présenter aux élections et portée par un collectif vaillant et imaginatif je suis parvenue jusqu’ici !

– En êtes-vous fière ?
– Je ne mets pas d’ego dans ma vie mais il faut savoir savourer un objectif atteint, surtout après les pièges et les difficultés. Les femmes n’ont rien à gagner à pratiquer la fausse humilité.

– Etre une femme est-il plus difficile pour impulser un monde plus raisonné ?
– Je ne pense pas. L’écologie a toujours appartenu au féminin. Dans la mythologie, Gaia était à la fois déesse Mère et déesse Terre. Quant au « care » – cette attention, ce soin et cette bienveillance à l’autre – il est aussi de notre côté. Les femmes développent une relation à l’altérité plus douce et confiante. Plus intuitive aussi.

– Quelles sont maintenant vos priorités ?
– Vous connaissez mon programme et je le commencerai au début : protéger les femmes des violences masculines. On ne doit pas mourir, ni même avoir peur d’être une femme. Pour le reste, rendez-vous dans un an. Je dois vous quitter, la Présidente Michelle Obama m’appelle. Au fait, j’adore les portraits du Fayoum !

7 mai 2030, 11h11.

Je relis l’interview d’il y a un an et mesure le chemin accompli par notre Présidente.
Les féminicides ont été divisé par trois. Les hommes jugés coupables de violences, font un stage obligatoire de 3 ans au service d’une cause qui répare leurs dégâts.
Les communautés sont redevenues des identités libres de leurs différences et tolérantes à celles des autres.
Les entreprises ne sont plus cotées selon leurs bénéfices financiers mais selon ceux apportés aux humains et à la planète.
Un service salutaire de un an est devenu obligatoire entre 16 et 25 ans et les jeunes générations quittent leurs écrans pour participer, en France ou ailleurs, à un monde meilleur.
L’école est devenue un lieu de diffusion de toutes les « humanités » et plus encore.
Les femmes qui ont changé l’histoire ont rejoint les programmes scolaires qui jusqu’ici les excluaient. Il n’y a plus d’évaluation jusqu’à 15 ans.

Chaque jour, dans toutes les classes de France, un élève présente ses appétences ou ses connaissances sur le sujet de son choix. Musique, peinture, littérature, graphisme, architecture, philosophie, jardinage, histoire des religions, cuisine, sport, mécanique ou physique quantique.
Dans le respect du cadre de la République, car c’est bien dans celui-ci que fleurissent les véritables libertés. Etrangère à tout prosélytisme, l’idée était d’oxygéner le terreau de l’imagination et de curiosité des enfants. Leur enseigner comment ouvrir les cases plutôt que fermer des cages.

Tout en développant l’expression orale et écrite, à travers le jeu et l’humour.
A la sortie des écoles, enfants, parents et enseignants sont heureux. Et ça change tout !

« Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue » (Victor Hugo).

Carole Galland